En 2023, à partir du 6 novembre à 11h25, les Françaises commencent à travailler gratuitement tandis que leurs compatriotes masculins sont payés pour leur activité professionnelle jusqu’à la fin de l’année. Un calcul effectué une fois par an, depuis 2016, par la newsletter Les Glorieuses à travers sa campagne au hashtag évolutif : actuellement #6Novembre11h25 alors que c’était #7Novembre16h34 lors de la première campagne. « Aujourd’hui, il y a 15,4 % d’écart de salaire entre homme et femme, ce qui est au-dessus de la moyenne européenne de 12,7 %, contre 15,1 % il y a huit ans, » déplore Emilie Friedli, l’une des porte-parole du mouvement en faveur de l’égalité salariale qui, pour cette nouvelle édition, alerte sur ce qui découle de ce déséquilibre : les violences économiques conjugales. D’où le message relayé : « Protégeons les femmes des violences, payons-les justement ».
En parallèle, Appinio, société d’études de marché et d’enquêtes d’opinion, a mené un sondage, fin octobre, auprès de 1 000 personnes représentatives de la population française. Le constat va dans même sens, avec 45 % des femmes du panel qui considèrent avoir déjà été victimes de discrimination salariale. De plus, 82 % des Français considèrent que les opportunités professionnelles ne sont pas réparties équitablement entre les hommes et les femmes. En effet, les trois quarts de l’échantillon estiment que les femmes et les hommes ne sont pas traités équitablement en matière de promotion.
Or, quand il s’agit de demander une augmentation, la discussion n’est pas abordée de la même manière, selon Appinio : les femmes sont (plutôt) stressées à 51 %, alors que les hommes sont eux (plutôt) confiants à 66 %.
C’est pour cela qu’Emilie Friedli, fondatrice de l’agence Maison Mère, accompagne les femmes dans l’entrepreneuriat : « Je travaille beaucoup avec elles sur le sujet de la rémunération : le rapport à l’argent, penser la stratégie business, travailler sur l’organisation sont les trois piliers. Je veille à ne pas les culpabiliser avec des injonctions, ce qui constituerait une double peine ! Je les encourage donc à déléguer leur charge mentale. » Car c’est ce déséquilibre entre vie personnelle et professionnelle qui est à l’origine de beaucoup d’inégalités salariales souligne Emilie Friedli : « Les deux tiers des tâches ménagères sont toujours à la charge des femmes. Donc, quand bien même la législation chercherait à lutter contre les inégalités, dans les faits, si les règles restent identiques, à savoir masculines, cela aura peu d’effets. » Pour elle, un des sujets majeurs est la prise en compte de la parentalité dans le monde du travail : « Il n’y aura pas d’avancée significatives en faveur des femmes si cela ne bouge pas. Il faudrait un congé paternité de même durée et dans les mêmes conditions que le congé maternité. Cela permettrait de faire évoluer l’état d’esprit des recruteurs et de changer les règles du jeu afin qu’elles soient les mêmes pour tout le monde. »
Les Glorieuses demandent, lors de leur campagne annuelle, un congé parental équivalent pour les deux parents. En 2023, elles mettent en avant le nouveau Prix Nobel d’économie, Claudia Goldin dont les travaux ont montré que l’écart de salaire se creuse au moment du premier enfant en partie à cause des managers qui estiment qu’une femme se désengage de son travail après une naissance. Selon l’économiste américaine qui enseigne à Harvard, cet écart salarial se creuse également à cause du travail cupide : « A travers ce concept, elle montre qu’on promeut les personnes qui ont les horaires les plus flexibles et/ou les plus longs : elles sont donc payées mieux pour cette raison, explique Emilie Friedli. Or, les femmes ayant la responsabilité d’une grande majorité des tâches domestiques et familiales, elles doivent en permanence gérer des imprévus et on ne les valorise pas dans leur emploi. C’est injuste car être mère, et parent en général, développe de nombreuses compétences : des talents d’organisation, l’empathie, le sens des priorités, etc. »
Emilie Friedli, à travers l’agence Maison Mère, veut aider les femmes entrepreneures, elles aussi victimes d’inégalités salariales : « On parle peu d’elles, mais certaines, dont beaucoup de cadres, ont quitté l’entreprise où elles travaillaient par manque de reconnaissance et de prise en compte de la parentalité. Elles veulent gagner en liberté en se mettant à leur compte mais elles ont du mal à se rémunérer… » Selon Bouge ta Boîte, le réseau business des entrepreneurEs, deux tiers des dirigeantes d’entreprises en France gagnent moins de 1 500 euros par mois et affirment ne pas parvenir à vivre de leur activité. « Les femmes sont très associées au don et victimes de considérations sexistes de la part de leurs clients, dénonce Emilie Friedli. Quand un homme se lance à son compte, on ne lui dit pas qu’il va avoir du temps pour s’occuper des enfants ! Ce qu’entendent souvent aux femmes s’orientant vers l’entrepreneuriat… Elles sont moins encouragées que les hommes, on leur fait moins confiance. De ce fait, peu de femmes arrivent à créer des activités viables car elles doivent gérer de nombreux imprévus. »
Des transformations systémiques sont indispensables pour faire évoluer la société et les mentalités, assurent les Glorieuses. Parmi les mesures possibles, certaines ne représentent pas de coût pour les employeurs, précise Emilie Friedli : « Par exemple, ne pas organiser les réunions ni trop tôt le matin ni après 17h30. Ou réussir à parler de la parentalité en entreprise : il faut que cela devienne acceptable d’être parent au travail et que toute la culture d’entreprise l’intègre, sans se contenter de mesures isolées. Inciter à prendre le congé paternité est très important : actuellement 29 % des pères ne le prennent pas mais sur les 71 % qui le font, il ne s’agit pas de l’intégralité de la durée possible car ce n’est pas forcément bien vu par l’employeur. Or, c’est un droit et presque un devoir de la part des hommes ! » L’amélioration de la situation des femmes ne peut faire l’économie du soutien de la gent masculine…