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“Suite à la crise du Covid-19, les entreprises devront assumer leur rôle social et politique”

Hiérarchie du travail, être ensemble, impact sur la société : pour Diana Filippova, CEO de l’agence Stroïka, ex “startup connector” chez Microsoft, co-fondatrice de Place Publique (1), la crise actuelle ne pourra que renforcer l’importance du collectif de travail, ainsi que la mission politique et sociale de l’entreprise.

Quel sera selon vous l’impact de cette crise sur le travail ?

C’est l’une des rares fois où l’impact d’une crise sur le travail est aussi visible. Car elle n’est pas que sanitaire. On peut la comparer à celle des subprimes de 2008, mais aussi à celle de 1929, quand toute une organisation sociale et économique a été chamboulée par un violent retournement.

En deux mois, tout a été bouleversé. Nous avons revu ce que l’on considère comme la hiérarchie du travail dans notre univers occidental contemporain. Soudain, un tas d’emplois considérés comme subalternes sont devenus nécessaires à notre survie : les “premiers de cordée”, au contact du public, sans lesquels notre société ne pourrait fonctionner. À l’inverse, d’autres, plus intellectuels, sans lien direct avec le tissu productif, semblent un peu moins utiles. Tout en étant télétravaillables. La crise nous permet de percevoir le côté fallacieux du discours économique traditionnel, qui classe les emplois entre ceux qualifiés ou non qualifiés.

D’autre part, tous ceux qui ont été mis au télétravail l’ont été de façon autoritaire, souvent dans de mauvaises conditions. Quand on se penche sur leurs témoignages, on constate que la souffrance au travail ne se cantonne pas au bureau. Certains (souvent, des personnes dégagées de la charge des enfants) s’en sont très bien accommodés. Ils ont trouvé un rythme et un équilibre satisfaisants. D’autres ont frôlé le burn-out. Cette crise a amplifié les inégalités entre les salariés parents et les autres. Ainsi qu’entre ceux évoluant dans une entreprise bienveillante et les autres.

Mais paradoxalement, ce télétravail confiné a montré les vertus de l’être ensemble. Nombre de travailleurs ont hâte de retourner au bureau, d’y retrouver la machine à café et toute une routine rassurante. Avec des moments collectifs et des rythmes qui sont en fait extrêmement importants. Dans les appels de certains observateurs pour le tout télétravail, il y aura sans doute à terme quelques changements, car ils se rendront compte que la présence physique est irremplaçable, et que le “teleworking” ne vient jamais qu’en complément.

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Autonomie, détachement de certains travailleurs vis-à-vis de leur entreprise : irons- nous vers la fin du salariat suite à cette période particulière ?

Absolument pas. Le dispositif du chômage partiel a justement sauvé un très grand nombre de salariés. Et dans un moment d’incertitude comme aujourd’hui, la fragilité des travailleurs indépendants a été démultipliée. Dans un moment de crise, les employés qui pouvaient certes souffrir de la relation de subordination, ou d’une évolution insatisfaisante de leur poste par rapport à leurs désirs, découvrent les vertus du salariat : permettre, dans les temps d’incertitude, une assurance, une sécurité, garanties par l’entreprise et l’État.

La crise qui s’annonce pourrait être durable, et dans ce contexte, les salariés devraient probablement privilégier une certaine stabilité et la protection sociale garantie par l’entreprise. Nous sommes dans une période où le salariat, qui est un modèle d’assurance et de solidarité collective, ainsi que de protection des plus fragiles, ne reculera pas davantage. Mais il pourra être réinventé. Si nous devrions continuer à creuser le sillon de la solidarité nationale, quel que soit le statut des personnes concernées, cela devrait nous pousser à nous poser des questions quant à la contribution à cette solidarité par les salariés : quelle sera-t-elle, entre le facteur capital et le facteur travail ?

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Cette crise serait-elle l’occasion d’en finir avec ce que vous appelez le “corporate bullshit” des entreprises ?

Le corporate bullshit, c’est à dire le fait pour une entreprise de faire passer des discours pour la réalité afin de masquer l’inexistence de ses actions, perdure avec la pandémie. Certaines organisations utilisent cette période en parlant sans cesse du “monde de demain”. Mais, alors que nous risquons une crise économique inouïe, il n’est pas possible d’aborder ce sujet avec légèreté.

Les entreprises doivent passer réellement à l’action, en étant aux côtés des collaborateurs. La priorité, aujourd’hui, pour un dirigeant, c’est de prendre soin de ces derniers. Car ils sont les plus fragiles face à la crise. Il faut essayer de les accompagner au mieux, eux qui créent de la valeur. Pour cela, il faut inventer une nouvelle façon de travailler, leur donner un horizon commun, et les impliquer au maximum dans la définition des actions de l’entreprise et de son futur. Si la crise présente une opportunité, c’est celle de beaucoup mieux engager les salariés dans la définition de la mission de leur entreprise. Une mission qui devrait être redéfinie dans un sens beaucoup plus politique.

Les entreprises doivent aujourd’hui jouer un rôle dans la société. La plupart des mesures proposées ces derniers mois par le gouvernement ont ciblé ces dernières. Dans cette optique, elles doivent assumer leur rôle, en particulier social. Le temps de la RSE est passé, et l’impact sur la société doit être au centre de leur stratégie globale, au cœur de leurs actions. Le coronavirus nous le rappelle.

Mais s’en serviront-elles pour changer leur façon de voir le monde, ou essaieront-elle de revenir à celui d’avant ? Nous parlons beaucoup d’une fameuse “prise de conscience”, mais dans un an, nous risquons d’oublier tout cela. Les choses ne se feront pas seules. Là est la vraie responsabilité, partagée, des entreprises et des élus : faire en sorte que dans les prochains mois, il soit possible de tirer des conséquences de la crise. Et de changer réellement le rôle des organisations.

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La crise du Covid-19 a renforcé le poids des technologies pour continuer à travailler. Ce tout numérique préfigure-t-il un travail 100 % virtuel ?

L’organisation du travail est d’abord humaine, stratégique. Les outils numériques ne viennent qu’ensuite. Mais ils ne remplacent pas le travail ensemble. Sans moments collectifs une entreprise n’a pas de sens.

Considérer que le télétravail sera la norme n’exonère pas l’entreprise de prévoir la possibilité d’une réunion physique et de moments collectifs. Même en permettant à tous ses salariés de travailler à distance, Twitter ne leur a pas interdit de se réunir dans ses locaux. Car le travail est synonyme de socialisation, et la distance isole.

Paradoxalement, le confinement nous aura montré les limites d’une société individualiste sans aucun lieu collectif, ni communauté de rattachement. Il nous aura aussi ré-appris l’importance de règles, de moments définis et dédiés au collectif, d’une feuille de route commune. Des fondamentaux qui sont étroitement liés au lieu de travail et au partage physique.

 

(1) Diana Filippova a aussi été candidate à la mairie du 7e arrondissement de Paris, sur la liste d’Anne Hidalgo ; mais s’est inclinée face à Rachida Dati au premier tour.

 

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