Management

Déconfinement : “La fonction RH a l’opportunité extraordinaire de démontrer son importance stratégique”

Garantir la sécurité sanitaire dans les locaux, adapter avec souplesse le temps de travail, ressouder au plus vite les équipes… Plus que jamais, en cette période de déconfinement, les DRH sont sur le pont. Selon Benoît Serre, vice-président de l’Association nationale des DRH (ANDRH), leur rôle, légitimé pendant le confinement, s’affirme encore plus aujourd’hui.

Actuellement, en cette période de déconfinement, quel est l’état d’esprit des DRH ? Ressentent-ils une forte pression sur leurs épaules ?

Nous pouvons observer un double phénomène. D’abord, cela fait plus de 2 mois que les DRH sont sur le pont. Ensuite, ils sont épuisés. Pourquoi ? Parce qu’ils sont sur tous les fronts en même temps.

Depuis mars, ils ont organisé et maintenu le dialogue social, aménagé les postes de travail, déterminé les conditions de chômage partiel, mis les collaborateurs en télétravail, préparé le confinement puis le déconfinement. Maintenant, ils font revenir les salariés petit à petit. Ils s’assurent que l’entreprise peut continuer à fonctionner, ou qu’elle peut s’organiser pour fonctionner le moins anormalement possible vu les contraintes.

Les DRH continuent à garantir en permanence la sécurité des collaborateurs sur un plan sanitaire. Ils doivent aussi s’occuper de la gestion de la parentalité et des temps de travail. Ils ont également l’énorme tâche de reconstituer l’unité de l’entreprise, alors même que les salariés restent éparpillés. Enfin, ils commencent à préparer d’éventuels projets de réorganisation ou de restructuration. Ils discutent avec les syndicats, afin de faire un état de l’entreprise, et de commencer à la préparer à la “vraie” rentrée, en septembre.

Si la majorité des DRH se sentent aujourd’hui isolés et épuisés (1), c’est surtout parce qu’ils sont les seuls capables de faire ce qui devait être fait durant ces derniers mois. Quand la crise a commencé, tout le monde (en particulier les directions générales) s’est tourné vers eux. Eux seuls pouvaient allier juridique, organisation, dialogue social et adaptation.

Ils ressentent aussi une pression psychologique forte, car il leur appartient de garantir la sécurité des collaborateurs, en tenant compte de contraintes gouvernementales très fortes. Sachant que la responsabilité de l’employeur pèse en fait sur eux : en cas de problème, c’est vers eux que l’on se tournera. Leur double défi, faire redémarrer l’entreprise et s’assurer que les textes sont respectés, les place donc sous une très forte tension, en plus d’une grande fatigue physique.

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Le confinement / déconfinement a-t-il, dans un sens, conforté le rôle des RH ?

Il est intéressant de constater que cette période difficile a permis à la fonction RH de mettre en oeuvre, simultanément, tout ce qu’elle sait faire : son expertise juridique pour les textes du gouvernement qui sortaient tous les 4 matins, sa capacité à s’occuper des collaborateurs, à aborder l’organisation du travail avec une approche collective… Les dimensions de rigueur, d’expertise technique, de management, de sécurité, de santé au travail, de télétravail, d’organisation et de formation de leur métier ont été abordées pendant cette période extrêmement courte.

Je me souviens qu’il y a encore peu de temps, on me demandait de répondre à des questions sur la possible disparition des RH. Je répondais aux médias qu’il s’agit d’une fonction essentielle de l’entreprise, absolument indispensable à son fonctionnement, et que rien ne pourrait la remplacer, pas même l’IA. Désormais, plus personne n’envisage cela.  Cette période a mis fin à une espèce de délire qui laissait penser que l’on pouvait s’en passer.

La fonction RH a actuellement une opportunité extraordinaire de démontrer son importance éminemment stratégique pour l’entreprise. Et qu’elle ne peut pas se résumer à recruter, licencier et gérer des syndicats. Demain, il ne faudra pas oublier que durant cette crise difficile, la fonction RH a répondu présente. Et si demain, des projets de transformation de l’organisation émergent, ils devront absolument faire partie de ceux qui prennent les décisions.

Car il n’est plus possible de se permettre de prendre des décisions qui ont un impact RH, managérial ou humain sans les y associer. Une entreprise qui reprendrait son activité comme avant, considérant que les DRH doivent exécuter, et non pas préparer, se tromperait lourdement et prendrait un gros risque.

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Quels sont les défis pour les DRH, dans les semaines et les mois qui viennent ?

Leur avenir sera de gérer la reprise de l’activité, mais aussi de gérer d’éventuelles crises sociales importantes. Car il ne faut pas non plus être naïf : il y aura probablement de nombreux projets de restructuration.

Le deuxième gros défi, essentiel, qui se pose dès maintenant à la fonction RH, c’est la refonte du pacte social. Il s’agit d’un enjeu central, sur lequel reposera le fameux “monde d’après” dont tout le monde parle. L’enjeu sera pour les DRH de conserver leur place centrale au sein de l’entreprise, afin que l’humain demeure au centre des priorités, même quand l’heure sera à la relance des affaires.

Pour instaurer le télétravail, il faudra réviser intégralement le pacte social dans les entreprises, et au niveau de l’État. Il n’est pas possible de généraliser le travail à distance sans repenser des modèles de fonctionnement aujourd’hui trop lourds et contraignants, ni sans revoir l’organisation du travail au sens large. Car les relations dans l’entreprise vont changer dans leur nature même. Il va falloir revoir les contrats et les accords de QVT, car les dimensions liées à la santé et à la sécurité sanitaire y seront beaucoup plus fortes. Il va également falloir réduire le taux de présence des effectifs sur site en créant plus de polyvalence. Pour cela, les DRH devront notamment réviser les parcours professionnels des collaborateurs.

Cette refonte du pacte social consistera ainsi pour les DRH à relire l’essentiel des textes qui régissent les relations dans l’entreprise entre les salariés et les directions. Ce qui passera par un dialogue très fort avec les collaborateurs et leurs représentants.

Le Covid-19, qu’il s’installe durablement ou non, va changer (ou permettra de changer) des modèles d’organisation et de management un peu datés. C’est l’occasion de refonder une partie du modèle social des entreprises, et dans ce cadre, ce sont les DRH qui seront la manœuvre. Au-delà de leur travail actuel, ils ont ainsi une réelle opportunité d’accélérer la transformation de l’entreprise. Ils en sont désormais des acteurs indispensables : cette crise montre que quand soudain les salariés ne peuvent plus venir au bureau, même la meilleure des IA ne peut rivaliser avec un DRH.

 

(1) D’après une enquête réalisée par les éditions Tissot auprès de 160 professionnels des ressources humaines, 90 % des sondés se déclaraient proches de l’épuisement, mi avril 2020, deux semaines avant le déconfinement.

 

 

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