Si l’émergence de l’IA est en train de faire peur à tout le monde, avec à l’appui études et chiffres menaçants, à la regarder de plus près, elle serait plutôt là pour nous aider au travail. Dans les faits, des postes et des missions sont menacés mais les tâches n’en seront que plus pertinentes et le cadre, davantage concentré sur son travail de coordination.
En France, si l’intelligence artificielle n’a pas encore bouleversé toute l’économie, elle commence réellement à la modifier. À coups d’études et de chiffres menaçants, elle est en train de se tailler une mauvaise image, révolutionnant certains métiers. Ainsi, une enquête du think tank Institut Sapiens conclut que 2,1 millions de Français “ont une forte probabilité de voir leur emploi disparaître dans les prochaines années”. Plus précisément, cinq types d’emplois sont particulièrement menacés par la technologie : employés de banque et d’assurance, employés de comptabilité, secrétaire de bureautique et de direction, caissiers et employés de libre-service et ouvriers de la manutention.
Pour élaborer ce top 5, l’institut a dressé une liste de postes dont les tâches sont automatisables puis l’ont croisée avec celle des métiers qui ont connu la plus forte diminution d’effectifs entre 1986 et 2016 pour ensuite prolonger la courbe selon plusieurs hypothèses (tendance actuelle ou accélération de l’automatisation).
Tout ça confère un aspect anxiogène aux machines : “Et c’est plutôt justifié parce que tout le monde est un peu schizophrène sur le sujet entre promesses attendues et personnalisation poussée à l’extrême. On entend un peu tout et n’importe quoi sur l’intelligence artificielle”, met en garde Christophe Tricot, senior manager chez Kynapse.
“Les machines peuvent être plus efficaces. Pour les tâches les plus faciles, elles ont finalement montré leur supériorité”
Entre les salariés licenciés, les métiers qu’on ne connaît pas encore, les appartements ultra- personnalisés proposés par Bouygues Immobilier, etc. Un certain nombre de mythes flottent autour de l’intelligence artificielle.
“Il y a un fort décalage entre le discours et la réalité. D’un côté, les collaborateurs ne savent pas quoi faire de cette technologie. De l’autre, tous les experts disent qu’il faut y aller. Il y a une sorte d’attentisme, tout le monde se dit ‘voyons ce qu’il se passe’”, alerte Julien Lever, directeur général adjoint du cabinet de conseil en stratégie Julhiet Sterwen.
La faute à qui ? À la machine, capable de faire certains métiers à la place de l’humain dans la continuité des premiers ordinateurs qui ont remplacé des tâches routinières : “À l’époque, il fallait tout leur dire, décomposer chaque tâche en programmant. Ce qui a détruit beaucoup de postes d’employés et d’ouvriers”, rappelle Gregory Verdugo, professeur d’économie à l’université Évry Val-d’Essonne, chercheur au Centre d’étude des politiques économiques et à l’OFCE. Jusqu’ici les cadres étaient les rois, avec de plus en plus de postes et des salaires élevés, pour un travail de coordination.”
Aujourd’hui, il semblerait que la tendance s’inverse pour les cadres. Les machines sont plus puissantes. La technologie a progressé. “Elles sont aujourd’hui capables de réaliser des tâches plus complexes et arrivent à mieux entrer en interaction avec leur environnement. Nous n’avons plus besoin de leur dire quoi faire à l’avance”, indique-t-il. Exemple parlant : celui des voitures autonomes alors que la conduite sur route est plutôt imprévisible. Au travail, cela se traduit de la même manière. Les banques sont touchées de plein fouet par l’arrivée et les progrès de l’intelligence artificielle : “À titre comparatif, la fintech implique beaucoup ses utilisateurs pour réduire le nombre de conseillers bancaires. De nombreuses positions et missions sont menacés”, constate Claire Dufetrelle, head of mobile product management chez Fabernovel.
De son côté, le domaine médical progresse vite : “En matière de lecture d’imagerie médicale, l’intelligence artificielle est efficace et commet moins d’erreurs que l’être humain. Tout comme le robot chirurgien”, illustre Gregory Verdugo. Dans le secteur du droit, les stagiaires des cabinets d’avocats qui cherchaient les informations dans les milliers de pages des dossiers ont été remplacés par un logiciel. En RH, encore, des logiciels sont capables de trier les CV, avec moins de biais d’ailleurs. “Les machines peuvent être plus efficaces. Pour les tâches les plus faciles, elles ont finalement montré leur supériorité”, prévient Gregory Verdugo.
Entre outil et opportunité
Et si l’intelligence artificielle n’était finalement pas l’ordinateur menaçant prêt à saboter votre job ? Si ce n’était qu’un outil ? “Il faudrait changer le terme qui renvoie un peu à la science fiction”, prévient Julien Lever. “Le mot intelligence est un peu trompeur. On a l’impression que c’est une personne. Or, les machines n’ont pas d’intention, c’est simplement une automatisation pour effectuer des tâches plus vite, affirme Claire Dufetrelle. On peut comparer cela à l’utilité des chiens détecteurs de drogue parce qu’ils ont un meilleur odorat. Quand de la drogue est trouvée, c’est la justice des êtres humains qui sanctionne.”
En fait, l’intelligence artificielle est là pour donner des clés afin d’aider à prendre des décisions en analysant un grand nombre de données. “Avant, nous n’avions pas autant de données à disposition. Maintenant, nous gardons tout en sachant que cela peut servir. L’intelligence artificielle en est très friande”, expose Christophe Tricot. Données que nous pourrions analyser nous-mêmes si nous avions le temps et tout à disposition. “Effectivement, les machines diminuent clairement les demandes sur des tâches qualifiées mais ce ne sont pas les plus nobles, ajoute Gregory Verdugo. Cela permettra de rendre le travail plus intéressant.”
L’intelligence artificielle part d’un besoin d’une entreprise. Si elle est en mesure d’apporter la bonne réponse, nous aurions tort de nous en priver, à condition de faire les choses correctement : “S’il sagit d’automatiser des tâches, c’est un outil extrêmement intéressant. Qui peut avoir des côtés négatifs s’il n’est pas maîtrisé”, nuance Claire Dufetrelle. Aux cadres de s’imposer en mettant leurs limites”.
Autrement dit, il est temps de s’interroger sur le rôle du travail dans notre société et la place qu’on souhaite accorder aux machines. “C’est pour cela qu’il faut rester concentré sur nos besoins”, révèle-t-elle. Christophe Tricot pose la question dans l’autre sens : “Comment faire mieux avec des ressources plus qualifiées ? Sachant que le but est d’atteindre l’excellence opérationnelle.”
Car les entreprises voient une formidable opportunité à travers l’intelligence artificielle et elles auraient tort de s’en priver. “Aujourd’hui, quand un projet démarre, les équipes se demandent comment l’intelligence artificielle va aider et transformer l’organisation. Les entreprises ont l’intention de tout remettre en question avec son aide”, prévient Christophe Tricot.
Ce qui implique la création de nouveaux produits et services donc un impact positif sur les emplois. Netflix et La Poste en sont les meilleurs exemples. Le premier s’en sert pour valoriser son catalogue de films et de séries à travers des recommandations. Le second est désormais capable de prédire les jours où vous ne recevrez pas de courrier, permettant d’optimiser sa chaîne logistique. “Souvent, cela ne se voit pas de l’extérieur.”
Le cadre devient facilitateur
Certaines entreprises ont l’impression de jouer aux apprentis sorciers car elles découvrent l’intelligence artificielle et sont obligées de la manipuler en toute agilité, quitte à se tromper et recommencer.
“Ce qui peut être déroutant parce que cela change notre manière de travailler. Quand on pense la data, on vient vraiment changer la proposition de valeur et le business model de l’entreprise. On déporte dans des algorithmes une partie des savoir-faire, souligne Christophe Tricot. En même temps, les entreprises se cherchent et se dépêchent pour ne pas se faire doubler.” L’intelligence artificielle se mue alors en rouleau compresseur.
Cette même pression peut être ressentie par les salariés qui font face à la réorganisation de différents métiers, en particulier du middle management. Certains collaborateurs n’ont jamais manipulé de données et n’ont pas forcément d’appétence pour ça. “Pourtant, les cadres sont concernés dans la mesure où les modes de management changent”, prévient Christophe Tricot. Ils se retrouvent à manager des projets avec des collaborateurs et n’ont plus à manager des personnes directement. Le cadre devient facilitateur. C’est un moment unique qu’on vit en ce moment. Dans les bureaux cohabitent des personnes de 23 à plus de 60 ans, qui n’ont pas la même culture ni la même vision mais sont censés faire le même boulot.”
Mais, attention, dans cette histoire, l’intelligence artificielle n’est pas la cause mais plutôt un accélérateur. “C’est juste que ça va beaucoup plus vite et que cela a plus d’impact.” Aux cadres de miser sur ce que la machine ne peut pas remplacer : le travail créatif, le rôle de coordination, les soft skills, l’intelligence humaine ou encore les relations humaines. Le travail n’en sera que plus intéressant. “Il y aura une spécialisation naturelle par rapport à ce que la machine ne peut pas faire”, ponctue Gregory Verdugo. “Dans toute révolution, il y a des bonnes et des mauvaises choses mais de toute façon, c’est plus une opportunité qu’une menace”, pointe Pierre-Yves Charpenet, directeur de l’école numérique Simplon.
Ne plus voir l’IA comme une montagne
Mais comment faire face à cette montagne qu’est l’intelligence artificielle ? D’abord, ne plus la voir comme une montagne mais comme “une nouvelle capacité dont on peut doter son entreprise, comme plusieurs cordes à son arc”, complète Christophe Tricot.
Ensuite, acceptez d’apprendre à nouveau, même après 5, 10 ou 25 ans de carrière : “Il faut être curieux, accepter d’apprendre constamment, expérimenter et s’approprier ces outils. Sur le sujet de l’intelligence artificielle, les gens se bloquent alors que cela concerne tout le monde”, ajoute-t-il. Au programme, modules de formation, ateliers de sensibilisation, démonstrations, tests maison… Les formats sont multiples. Le but étant de s’y frotter pour comprendre. “La valeur de l’intelligence artificielle se trouve dans son usage complet”, ajoute Christophe Tricot.
Selon Julien Lever, c’est aux services RH et/ou formation de prendre le sujet en main car les compétences de demain sont en jeu : “Ils voient ça comme un programme un peu lointain. Or, il est nécessaire de faire de la pédagogie auprès des collaborateurs. Il faut expliciter, évangéliser, redonner du sens à tout ça. Des entreprises commencent à s’y intéresser mais je trouve que cela ne va pas assez vite”, conclut-il.