Nombre de réseaux sont durant longtemps restés fermés aux femmes. Et même lorsqu’ils ne leur étaient pas tout bonnement interdits, celles qui avaient le réflexe d’en faire partie n’étaient pas légion. Mais depuis quelques années, les choses changent… Tout doucement.
Un petit salon, avec bar et fauteuils clubs… Des hommes qui y fument le cigare, dégustent un whisky, parlent business et un peu sport, pendant que leur femme restée à la maison s’occupe de préparer le dîner et couche les enfants. Voilà l’image des clubs “à l’anglaise”, qui a collé pendant bien longtemps aux cercles d’affaires. Certes, la caricature est vieillissante (même si elle correspond encore aux modes de fonctionnement de certains) et l’imagerie véhiculée par les réseaux a bien changé. Toutefois, elle explique aussi en partie ce qui a pu à un moment donné inciter les femmes à construire leurs propres réseaux. D’ailleurs, comme le raconte Emmanuelle Gagliardi, auteur du Guide des clubs et réseaux au féminin (éditions Le Cherche-Midi) et fondatrice du Forum de la Mixité (qui se tiendra le 21 décembre prochain), certains cercles célèbres leur sont encore fermés. Elle cite le Jockey Club (seules sont tolérées à franchir les portes, pour venir déjeuner par exemple, les femmes et filles de membres), l’Automobile Club de France (où les veuves et les épouses de membres peuvent obtenir depuis peu une carte d’invitée comme le fait également remarquer Alain Marty, auteur du Guide du Networking [éditions du Rocher]), mais aussi le Cercle de l’Union Interalliée. En réalité, pour ce dernier, les choses sont tout de même différentes puisque la gent féminine peut cette fois en être membre. En revanche, les statuts du Cercle ne leur permettent pas d’intégrer le Grand Conseil. “Il s’agit pourtant de réseaux très puissants aujourd’hui en France, commente-t-elle. Les clubs d’affaires sont encore très souvent des clubs d’hommes”.
Rien d’étonnant donc à ce que les femmes prennent les choses en main. Mais n’est-ce pas finalement une façon de répondre à une forme de discrimination par une autre discrimination ? “On en reparlera quand il y aura autant de femmes que d’hommes dans les postes à responsabilité des entreprises, répond sans complexe Évelyne Platnic Cohen, PDG de Booster Academy, habituée des réseaux. On ne va pas tirer sur l’ambulance quand on sait qu’il n’y a que 20 % de femmes dans les conseils d’administration !”
Avancer sur trois piliers
Comme Emmanuelle Gagliardi le rappelle, la carrière se construit sur trois piliers : la formation, l’expérience et le réseau : “Plus on avance dans sa carrière, plus le troisième prend de l’importance, voire surpasse les autres. Mais les femmes avancent uniquement sur deux piliers.”
En dehors du fait que certains réseaux restent très fermés, les femmes n’ont pas toujours pris le temps d’intégrer cette dimension dans leur journée de travail. “Ce que savent pourtant très bien faire les hommes”, remarque-t-elle. Dans la mesure où c’est encore fréquemment à elles d’assumer une bonne partie des tâches ménagères et de gérer le quotidien avec leurs enfants… le troisième pilier trouve difficilement sa place dans une journée déjà bien remplie.
Bien sûr, la société et donc la donne changent. Mais pour la spécialiste, cela se fait sur un rythme encore lent : “Souvent, les femmes changent leur façon de faire sur un mode de réaction, quand elles sont au pied du mur, tiraillées entre la famille et le travail, vers 35-40 ans. C’est souvent à cet âge qu’elles commencent à chercher de l’aide auprès des réseaux féminins. Mais on est encore loin des réseaux d’affaires masculins.”
Trouver une écoute
Le réseau Accent sur Elles (lire l’encadré) fait partie de ces lieux d’entraide, où les femmes venues de différents horizons peuvent se retrouver régulièrement et échanger librement sur les problématiques qu’elles rencontrent dans la gestion de leur carrière et dans la conciliation entre vies professionnelle et personnelle. Elles peuvent également faire remonter des initiatives pour que celles-ci soient mises en œuvre dans l’entreprise. “Il y a des sujets qu’il est bien d’aborder entre femmes et d’autres de façon mixte, reste persuadée Anne-Sophie Beraud, en charge du réseau Accent sur Elles. C’est d’ailleurs pour cela que nous invitons les hommes à certains événements. Mais il y a des choses pour lesquelles cela sort beaucoup mieux uniquement entre femmes, parce qu’il y a une sorte de bienveillance mutuelle. Une espèce de solidarité se crée. Bien sûr, il ne faut pas être candide non plus. C’est aussi un moyen de faire du business !”
Trouver des moyens d’action
Qu’ils soient internes ou externes aux entreprises, ces réseaux représentent selon Emmanuelle Gagliardi de véritables “soupapes”, des sas de décompression en somme : “Les femmes peuvent se livrer entre elles sur leurs soucis professionnels et personnels, car souvent tout est lié pour elles. Elles se retrouvent dans des situations d’extrême fatigue et risquent de lever le pied sur leur carrière : passer aux quatre cinquièmes par exemple. Et puis, quand vous voyez que cela ne bouge pas trop dans les entreprises malgré les discours, que le plafond de verre est finalement en béton, l’entraide est importante pour faire avancer les choses.”
Les réseaux au féminin ont donc cette particularité qu’ils ont souvent une vocation presque militante ou politique : l’idée étant de trouver les clés pour faire bouger les lignes. “Même dans les réseaux plus ‘business’ (réseaux d’entreprises ou de femmes qui exercent en libéral), il y a une partie qui est consacrée à la dimension de lobbying. Il y a toujours un champ d’action de ce côté.”
L’aspect “exemples à suivre” est aussi très important. Pouvoir dialoguer avec des modèles qui ont su construire leur carrière malgré les difficultés rencontrées compte énormément.
Des horaires adaptés
Pensés par des femmes, pour des femmes, les réseaux féminins prennent beaucoup plus en compte les contraintes familiales. Si y participer demande bien évidemment d’y consacrer du temps, de s’investir pour apporter aux autres, pour créer des événements et surtout pour échanger, les horaires sont généralement prévus pour ne pas trop empiéter sur la vie personnelle. Certains organisent les rendez-vous au moment du petit-déjeuner et d’autres profitent plutôt du déjeuner. Si cela demande un minimum d’organisation, c’est toujours plus simple que de passer toutes ses soirées en cocktail.
De nombreuses raisons peuvent donc inciter les femmes à rejoindre un réseau féminin pour booster leur carrière et prendre du recul. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faut s’en contenter. “Il faut des réseaux de DRH, de journalistes… il faut tout ces réseaux par secteur et un réseau de femmes, parce que cela permet d’évoquer des problématiques au féminin, commente Anne-Sophie Beraud.
Un avis que partage Emmanuelle Gagliardi : “Les deux sont nécessaires, si vous voulez dépasser un certain stade. Vous avez besoin de réseaux qui vous poussent, mais s’il y a une majorité d’hommes, ces derniers ne vont rien comprendre à vos problèmes de femmes de 35-40 ans. Même si la femme est un homme comme les autres, les hommes ne sont pas encore des femmes comme les autres. Ce qui va entraîner un découragement. En parallèle, il est important de rejoindre des réseaux purement ‘business’, où vous allez avec votre armure et vos cartes de visite. Mais commencer par un réseau mixte est un peu périlleux.”