Le rapport au temps fait évoluer les entreprises. Les cadres sont soumis plus que jamais à cette nouvelle dictature temporelle. La philosophe et psychanalyste Hélène L’Heuillet, auteur d’Éloge du retard (Albin Michel) nous livre sa vision des choses. Une alternative aux Temps modernes du 21e siècle.
Comment les cadres appréhendent-ils le temps professionnel ?
Les cadres ne sont plus à l’abri de la surcharge temporelle. Ils sont eux-mêmes soumis à des contraintes de temps qui font d’eux une population très vulnérable aux burn-out. Il est de bon ton dans leur catégorie de ne pas compter ses heures, d’en faire davantage que son voisin et de chercher à atteindre des objectifs agressifs. Plus on est libre de son emploi du temps, dans l’entreprise contemporaine, moins on l’est, car on est toujours sommé, y compris par soi-même, de se montrer capable de plus.
Pour cela, effectivement, il ne faut pas respecter de limite entre vie privée et vie publique. Impossible de laisser l’ordinateur au bureau et de couper pendant le week-end. L’époque ne valorise plus l’élégance de ceux qui réussissaient sans trop d’effort et en gardant leur jardin secret. Aujourd’hui, on peut parfois faire la sieste au bureau, mais, le soir, on s’endort en checkant ses e-mails. Plus on est investi et performant dans son travail, plus on risque de craquer, car les conditions de récupération de la disponibilité psychique ne sont plus réunies.
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Une organisation professionnelle est soumise à des contraintes temporelles et économiques. Comment est-il possible de faire autrement ?
Il est impossible de faire autrement. De manière encore plus élémentaire, toute vie avec les autres implique une contrainte. Même les enfants sont soumis à des contraintes horaires. On ne peut les élever sans leur apprendre à respecter des heures de rendez-vous. Il n’est donc pas question de décréter que chacun devrait vivre à son heure ! Néanmoins, aujourd’hui, on n’en est plus à rappeler la nécessité de respecter des contraintes temporelles car le rapport au temps est uniquement coercitif. Et nous sommes des esclaves volontaires.
Chacun témoigne à son niveau qu’il semble détester avoir du temps libre. Même en vacances, nous souhaitons être occupés. L’abus de contraintes semble nous servir à fuir notre angoisse du vide. Mais à ce petit jeu, nous nous épuisons et nous transformons la nécessaire contrainte qu’implique tout rapport aux autres dans la chaîne sociale par la demande de rentabiliser chaque instant. Ceci nous fait perdre à la fois le rapport à nous-même qui nous rend apte à travailler et le juste rapport aux autres qui nous permet de donner du sens à la vie en société.
Est-ce qu’être en retard pour un cadre est forcément le signe d’une mauvaise organisation ?
Non, être en retard n’est pas forcément le signe d’une mauvaise organisation. Au contraire, il faut se rappeler qu’avant de commencer une nouvelle tâche, on ne peut a priori évaluer correctement le temps que celle-ci va exiger. Il faut garder à l’esprit le principe fondamental que le temps consacré à une chose dépend de la chose et non de soi. Ce principe interdit autant la paresse que l’accélération.
Bien travailler demande certes une concentration qui peut impliquer parfois une certaine vitesse, mais aussi, à certaines étapes, des pauses, de la réflexion, une installation dans le temps. Bien des erreurs, voire des fautes, découlent de cet impératif contemporain d’aller toujours plus vite. Oui, on peut réhabiliter différentes formes de travail. On peut surtout reconnaître qu’au sein d’un même travail, il est nécessaire de varier les rythmes. Se mettre en retard est parfois une affaire de conscience professionnelle.