Alors que le gouvernement prône à nouveau le recours au télétravail pour faire face au Covid-19, Loïc Le Morlec, spécialiste en organisation, revient avec nous sur l’exploitation de ce sujet par les entreprises, les médias et certains experts du sujet. Selon lui, le travail à distance est devenu un “prétexte” pour opposer collaborateurs et hiérarchie, et n’est pas perçu à sa juste valeur.
D’après vous, se dirige-t-on vers une généralisation du télétravail, ou est-ce une illusion ?
On a tendance à oublier que nous sommes dans un contexte très particulier ; un environnement risqué, sur le plan sanitaire et financier. Le Covid-19 oblige les grands groupes à suivre des protocoles et à réfléchir à des systèmes permettant à leur activité de perdurer. Le télétravail est une réponse aux bouleversements causés par la pandémie. Il n’est pas développé comme il le serait dans le cadre d’une organisation-gestion classique. Il est très difficile, dans ce contexte, de déterminer une vraie tendance. Sa généralisation actuelle n’est donc absolument pas représentative.
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Si le télétravail se généralisait vraiment, pourrions-nous transformer réellement l’organisation du travail ?
De nombreux articles de presse opposent actuellement les managers (ou les DHR) et les salariés. L’organisation, à travers le télétravail, semble prise en otage. Elle devient l’objet de conflits entre les collaborateurs et leur hiérarchie. Certains médias parlent notamment de la façon de “bien négocier” le travail à distance, comme s’il s’agissait d’une “récompense”. Le télétravail devrait, afin d’être une vraie réussite, être considérée comme une partie de l’organisation, mais on en fait l’unique question.
Ce phénomène est révélateur d’une perte de sens de l’organisation du travail : elle est normalement là pour apporter de la valeur au collectif de travail. Mais ces dernières années, nous avons assisté à une dérive : au lieu de profiter aux équipes, l’organisation a participé à réduire le coût du travail. Et actuellement, au lieu de raisonner en termes d’organisation, on raisonne toujours par le petit bout de la lorgnette ; on ne regarde plus les choses qu’à travers le prisme du télétravail. Sans vision globale. On en arrive à perdre la notion de collectif.
On fait trop de buzz autour de ce mode de travail. Il ne concerne que 4 millions de salariés, et l’enjeu n’est pas que là. Après la pandémie, il deviendra sûrement une norme ; un ou deux jours par semaine en moyenne. Sans doute plus sur certaines particularités. Mais il est inutile de se focaliser sur un soi-disant “full remote”, d’imaginer que l’on supprimera les bureaux, ou de croire qu’il suffira de le généraliser pour changer les choses.
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Selon la sociologue Danièle Linhart, le problème est aussi que le télétravail ne remet pas en cause la subordination…
Certains grands groupes pensent certes à utiliser le télétravail pour mieux contrôler leurs salariés. Le lien de subordination demeure aussi. Mais l’expérimentation à grande échelle du télétravail est unique dans l’histoire de l’organisation du travail. Car si elle se transformait de la bonne façon, ce serait l’opportunité pour les entreprises de se réinventer, sans chercher à réduire les effectifs.
Le travail à distance n’est qu’un instrument dans une plus grande boîte à outils. Il a déjà permis de faire tomber des dogmes et de convaincre des cadres jusque-là réticents à l’idée de ne pas pouvoir “voir” leurs salariés. Il y aurait une vraie opportunité de changer l’organisation du travail grâce à ce système, si on le regardait réellement comme l’occasion d’apporter de la valeur au collectif.
Mais le problème est que l’on détourne actuellement ce sujet pour opposer salariés et managers, salariée et RH. En faisant passer les cadres pour des “méchants” qui souhaitent garder le pouvoir et la mainmise sur leurs collaborateurs. En réalité, le télétravail, permis par le numérique, ne fait que conforter la culture d’une entreprise. Il ne la transforme pas automatiquement. Et une entreprise qui souhaiterait renforcer ses contrôles à tous les outils pour le faire, quel que soit le lieu où le travail s’effectue.
En outre, si l’on regarde l’implantation du télétravail, on se rend compte que quand les entreprises le font d’une façon “volontariste”, c’est trop souvent en contrepartie de gains en mètres carrés. Et non dans l’optique d’un plus grand contrôle. De grands groupes ont même tendance à le limiter, via des conventions et des accords collectifs. Le télétravail risque aussi de faire perdre le contrôle, dans certaines PME, des dirigeants sur le travail de leurs collaborateurs. C’est pourquoi, souvent, les logiciels de contrôle sont surtout pour les chefs d’entreprise un moyen de se rassurer quant à la possibilité pour eux de piloter leur activité malgré la distance.
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Dans l’optique d’une seconde vague et face à des fermetures d’écoles de plus en plus fréquentes, le gouvernement encourage le télétravail. Comme s’il était possible de travailler efficacement à distance tout en s’occupant de ses enfants. Le risque ne serait-il pas de laisser penser qu’en télétravail, le salarié ne travaille pas vraiment ?
Si l’on voulait tuer le télétravail, on ne s’y prendrait pas autrement. Il me semble que nous nous dirigeons vers un semi-confinement qui ne dit pas son nom. Travailler à distance tout en étant auxiliaire de puériculture ou maître d’école, ce n’est pas absolument pas du télétravail. Le risque est de se retrouver à nouveau dans une situation où les salariés se retrouveraient en détresse psychologique, à cause d’un travail à domicile en “mode dégradé”.
Il est clairement impossible de travailler correctement à distance avec des enfants. Et il est temps pour les entreprises de clarifier les choses, notamment en encadrant véritablement ce système. Afin d’affirmer haut et fort que le télétravail, c’est du travail.
Certes, avec la distance, nous perdons dans la relation à l’autre. Certaines informations ne circulent plus. Mais le télétravail permet de maximiser l’indépendance de chacun dans son travail ; à travers des temps de concentration, d’étude, de réflexion et d’optimisation.
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