Entreprise

Qualité de vie au travail en entreprise : le « CARE » a-t-il un sexe ?

Pourquoi les actions de bien-être au travail sont majoritairement portées par les femmes, et pourquoi cela doit changer. Anne-Charlotte Vuccino, fondatrice et CEO de Yogist, en est convaincue et nous explique pourquoi dans sa deuxième chronique Well at Work.

Dans le sillage de la journée du 8 mars (qui devrait bien entendu durer l’année entière !), je m’interroge : pourquoi 8 interlocuteurs sur 10 avec qui nous organisons des actions de prévention-santé, bien-être au travail et QVCT en entreprise, sont-ils des femmes ? Même chose pour les participants les plus fervents à nos actions : beaucoup de jupes et encore peu de costumes cravates, sauf lorsqu’on met en œuvre nos ruses de Sioux : la surprise… voire la contrainte  (une fois la réunion démarrée, ils n’ont pas d’autre choix que de participer)! Le bien-être et la recherche de la santé sont-ils des préoccupations par nature féminines ? Les hommes sont-ils vraiment moins nombreux à s’en préoccuper ? Comment les convaincre de prendre davantage soin d’eux au travail ? Et si les décideurs, qui tiennent les cordons des budgets en entreprise, sont encore majoritairement des hommes, comment les persuader de mettre en place un management bienveillant, un management par le « CARE » en entreprise ?

Des actions portées par une fonction RH (encore) essentiellement féminine

63 % des professionnels des RH sont des femmes (Baromètre APEC – ANDRH 2014) et plus de ¾ des étudiants sur les fonctions des ressources humaines sont des étudiantes. Intéressées par les aspects « soft » de la fonction RH, ce sont également elles qui grossissent les rangs des infirmières et médecins du travail, ergonomes, coaches, sophrologues ou encore des préventeurs qui ont fait de la santé et du bien-être au travail leur mission.

Dans les Comités de Direction ou Comités Exécutifs dans lesquels j’interviens pour sensibiliser les Dirigeants aux enjeux de la Qualité de Vie au Travail, ce sont très souvent des femmes DRH qui se mouillent pour faire découvrir une nouvelle approche à leurs collègues masculins et parler d’un sujet qui fait encore soupirer les patrons. La QVT, un truc de nana ?

Des enjeux pas si soft

Pourtant, les études se multiplient pour montrer que les démarches et actions de QVCT sont des investissements à ROI positif sur la marque employeur et donc sur l’attractivité et la rétention des talents au sein des organisations. Et les tensions, maladies et stress liés au mal-être au travail font peser de plus en plus visiblement leurs impacts sur la balance financière de l’entreprise. Turnover et absentéisme ont un coût bien réel !  Les aspects juridiques et financiers, bref les chiffres, sont bel et bien de plus en plus au centre des fonctions et enjeux RH.

Où sont les hommes ?

Et que dire des participants aux démarches de prévention et de bien-être au travail ? Sans exagérer outre mesure, je peux dire que au moins 70% des participants aux ateliers Well At Work que nous organisons depuis 7 ans sur la base du volontariat, avec une communication pourtant clairement mixte et loin des clichés sucrés parfois liés au bien-être au travail, sont des femmes. Et sur 130 formateurs aux ateliers en gestion du stress et prévention des TMS que nous avons outillés et certifiés, une quinzaine seulement sont des hommes !

Convaincre les plus réticents… qui en ont souvent le plus besoin

Au contraire, lorsque nos interventions se font par « surprise » au sein des open-spaces pour apprendre à travailler sans s’abîmer, lors de conférences corporate ou dans des webinaires à distance dans lesquels nous introduisons des pauses bien-être impromptues, ce sont les hommes qui sont les plus surpris de la découverte, les plus réceptifs, les plus concentrés aussi.

Alors, faudrait-il forcer les hommes à prendre soin d’eux ? Les prendre par surprise ? Ou omettre tout vocabulaire lié au « bien-être » dans les démarches de qualité de vie au travail pour ne pas véhiculer des images qui risqueraient de faire fuir le sexe dit fort ?

Des besoins non avoués mais bien présents

Il est vrai que les femmes sont plus réceptives et proactives aux démarches de bien-être, elles sont aussi plus sensibilisées aux questions d’hygiène de vie en général. Ce sont également elles qui sont les plus touchées par les accidents du travail et les troubles Musculo-squelettiques (ces tensions musculaires liées à la sédentarité et/ou aux mouvements et postures de travail), qui progressent deux fois plus chez les femmes que chez les hommes depuis 15 ans (source Anact).

Côté santé mentale, si les femmes semblent également plus touchées par le phénomène de stress et de burn-out, c’est potentiellement parce qu’elles ont aussi plus de facilités à en parler… et donc à grossir les rangs des statistiques. Les hommes sont non moins concernés, mais peuvent être « moins enclins à rechercher de l’aide » et à admettre une « défaillance ponctuelle ».

L’argument de l’efficacité

Il m’arrive régulièrement de rencontrer des collaborateurs de plus en plus jeunes, qui ne travaillent que sur écran et s’étonnent de leur vue qui se brouille au beau milieu de la journée ou souffrent de contractures dans l’épaule, voire de hernies discales. Ils pensent être les seuls touchés par ce mystérieux fléau et se demandent d’où cela peut venir et comment s’en débarrasser. Un jeune entrepreneur en pleine santé m’expliquait récemment, le sourire aux lèvres, comme une preuve irréfutable de son implication au travail et de sa force de caractère, qu’il souffrait d’un torticolis toutes les deux semaines…

C‘est une fois la douleur installée, que le sujet est considéré. Bien qu’étant un moyen accessible de réduire les affections, tensions et TMS, la prévention n’a décidemment pas le vent en poupe. Ce n’est qu’une fois grimée en simple levier de performance que les hommes tendent l’oreille.

Méditation, respiration, mouvement, yoga : des pratiques créées par les hommes pour les hommes

Rendons à César que le yoga dont s’inspire la méthode Yogist – Well At Work a été créé à l’origine, en Inde, par des hommes, pour des hommes. Que les fondateurs de la sophrologie ou de la méditation de pleine conscience sont des hommes. Et que ces pratiques ciblent aujourd’hui le corps et le cerveau humain, indépendamment de leur sexe.

Vous aussi, Messieurs !

En France, dans les bureaux, dans les usines, dans les magasins, mais aussi à l’étranger, j’ai rencontré des collaborateurs au Brésil, en Angleterre, en Espagne, en Côte d’Ivoire, à Singapour, qui me parlaient des mêmes tensions et des mêmes problèmes de santé liés aux nouveaux modes de travail qui, eux aussi, se sont mondialisés. Et chez toutes ces personnes, hommes comme femmes, qu’ils aient déjà fait du yoga ou pas, de simples exercices de respiration, de simples gestes effectués en conscience sur une chaise, en quelques minutes à peine, avaient un « effet bœuf ». Tous, une fois passés les a priori, malgré les différences d’âge, de santé, de culture et de nationalité́, ressentaient un bienfait immédiat, étaient curieux d’en faire davantage, en redemandaient. Même les jeunes, même les hommes, donc.

Des exemples vertueux

Je me souviens de ces figures masculines qui ont œuvré pour introduire notre démarche de bien-être au travail dans leurs entreprises et pour casser les préjugés. Benoît, expert en risques maritimes chez EDF Energies renouvelables, qui emportait mon livre d’exercices Yogist pour faire faire des mouvements à ses collègues en mer. D’Antoine, DRH chez Nokia en France, qui communique tant et si bien sur les actions Well At Work mises en place qu’on l’appelle désormais en interne « Monsieur Yogist ». De Jay, ancien président du Directoire de KPMG France qui, le premier, avait insisté pour que ces moments de respiration soient proposés aux collaborateurs sur le temps de travail. De Max, professeur de yoga et salarié chez Ubisoft, qui s’est donné pour mission de prendre soin de ses collègues hyperconnectés.

À vous de jouer, Messieurs, pour ne pas les laisser seuls et pour que le Management par le « Care » ne soit pas un monopole féminin.

À lire aussi : Well at Work #1 La pause, grande oubliée du (télé)travail

 

ANNE CHARLOTTE  VUCCINO(1) Ancienne Directrice Conseil en stratégie, Conférencière et formatrice, Anne-Charlotte fonde Yogist – Well at Work en 2015, après un grave accident de la route. Sa méthode forme les collaborateurs et les dirigeants à (télé)travailler sans s’abimer, et accompagne les entreprises dans leurs démarches QVCT.

Elle a publié deux ouvrages : « Comme un Yogist » (Solar, 2015) et « Pauses Yogist », (Solar, 2020).  

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