L’enfant terrible de l’informatique, qui a co-fondé Apple en 1976, était loin d’être un patron modèle. Mais ce passionné qui refusait les conventions savait mieux que quiconque motiver ses équipes et les pousser à se surpasser.
Steve Jobs était loin d’être un patron modèle. Entier, vif et ombrageux, le fondateur d’Apple est souvent décrit comme perfectionniste, pointilleux, mais aussi difficile à vivre, intransigeant, voire tyrannique. “Son obsession, c’était la simplicité. Créer des ordinateurs simples et esthétiquement irréprochables. Au nom de ce mantra, il refusait de nombreux projets, et allait jusqu’à décréter certaines idées d’idiotes”, explique Ken Segall, ex-directeur créatif d’Apple.
“J’ai été témoin de scènes où des collaborateurs se faisaient vertement critiquer. Mais la plupart comprenaient qu’il les poussait à bout pour une bonne raison. Il ne faisait pas preuve de méchanceté : il refusait juste l’assez bien”, ajoute-t-il.
Cette franchise sans retenue semble avoir joué un rôle dans son éviction d’Apple, en 1985. À l’époque, le Macintosh peine à se vendre, à cause de choix esthétiques faits au détriment de ses capacités techniques. Dans le même temps, ses collègues se plaignent de son “tempérament mercurien”. Le conseil d’administration le pousse à démissionner. Il fonde ensuite NeXT Computers, qui conçoit des ordinateurs pour les universitaires, puis les studios Pixar. En 1997, Apple, en difficulté, annonce le rachat de NeXT, et Steve Jobs retourne dans son ancienne entreprise. Il réorganise la société et sort l’iMac.
Chez NeXT et Pixar, il a appris à mettre de l’eau dans son vin. “Quand il retourne chez Apple, il reste un peu entêté, impulsif et obsessionnel, capable de discuter toute une nuit de la position d’un pixel sur une icône, mais il a appris l’humilité et la patience”, note Ken Segall. Selon lui, NeXT et Pixar lui ont permis “d’expérimenter une nouvelle façon de manager, en laissant aux salariés une totale latitude créative”. Désormais, il sait aussi écouter les autres. “Les employés étaient autorisés, voire invités, à le contredire”, relate Ken Segall.
“Si vous attendez de quelqu’un le meilleur, il vous le donne”
Sa grande franchise et son intransigeance ont toutefois eu un effet positif. “En restant inflexible, il réussissait à tirer le meilleur de ses hommes, qui en retour lui en étaient redevables, car il les poussait à se surpasser”, remarque Daniel Ichbiah, ancien journaliste à SVM Mac.
“Mon boulot n’est pas d’être gentil avec les gens, mais d’être honnête et de les rendre meilleurs. Si leur travail est nul, je le leur dis en face, au lieu de minimiser le problème. J’ai appris avec les années que lorsqu’on a des bons avec soi, on n’a pas besoin de les materner. Si vous attendez de quelqu’un le meilleur, il vous le donne. Chez Apple, nous cultivons l’honnêteté brute : n’importe qui peut me dire que je fais n’importe quoi et vice versa. Et si on en vient à se jeter des arguments à la figure et à se hurler dessus, tant mieux !”, expliquait-il en 2008 dans le magazine Fortune.
“C’est une qualité indispensable pour être de la partie : il faut être capable de dire le fond de sa pensée. Peut-être qu’il y a l’art et la manière de l’exprimer, un club de gentlemen en costume-cravate avec des mots de velours, mais ce n’est pas mon style. Parce que je viens de la classe moyenne californienne. J’ai été dur avec certaines personnes, sans doute plus que nécessaire. Mais quelqu’un devait faire le sale boulot. C’était mon rôle de m’assurer que l’équipe soit excellente, car personne d’autre ne l’aurait fait à ma place”, ajoutait-il.
Selon Ken Segall, “la franchise et la clarté que Steve Jobs exigeait en permanence en contrariait certains, mais cela permettait à chacun de connaître la position de l’autre, et de gagner en temps et en efficacité : 100 % du temps de votre équipe est ainsi consacrée à aller de l’avant, car tout le monde sait où il va”. De son côté, Walter Isaacson note dans sa biographie de Steve Jobs que “c’est ainsi qu’il a réussi à insuffler chez ses salariés une passion pour leur travail, et la certitude qu’ils pouvaient accomplir l’impossible. Poussés l’envie d’impressionner leur patron, ingénieurs et développeurs se surpassaient et s’étonnaient d’eux mêmes.”
En 1989, Steve Jobs expliquait ainsi au magazine américain Inc. que d’après son expérience, “les gens sont bien plus excités par le fait de réaliser quelque chose le mieux possible plutôt que simplement de manière correcte. S’ils travaillent dans un environnement où l’excellence est requise, alors ils seront eux-mêmes excellents, par la simple force de leur propre motivation. Je parle d’un environnement où l’excellence est signifiée et fait partie de la culture. Si vous créez cela, vos équipes vont vous impressionner chaque jour par ce qu’elles réalisent.”
L’esprit start-up
Avec son jean, ses baskets et son pull à col roulé, Steve Jobs ne ressemble en rien à un chef d’entreprise. “Il était nature, abordable, sans chichi”, note Daniel Ichbiah. Le fondateur d’Apple n’aimait pas la hiérarchie classique des entreprises. Au nom de sa foi dans la simplicité, il s’efforce de conserver “la mentalité d’une start-up”. “Il préfère les petits points informels, sans ordre du jour, avec des personnes triées sur le volet”, explique Ken Segall. Une organisation permettant “d’enchaîner les projets d’une façon plus agile”.
Son hostilité pour les procédures s’illustre aussi dans son refus des présentations PowerPoint lors des réunions.
“Je déteste ces gens qui projettent des diapos avec de jolis titres plutôt que de réfléchir. Je voulais qu’ils s’investissent, qu’ils déballent leurs tripes sur la table, plutôt que de nous montrer de jolies illustrations”, expliquait-il à Walter Isaacson, son biographe officiel.
Un travail d’équipe
Afin de favoriser la naissance d’idées originales, Steve Jobs préfère “ignorer les procédures quand elles peuvent constituer un frein”. Pour lui, la hiérarchie fait perdre du temps et de l’énergie aux projets. Chez Apple, il a mis en place une structure relativement plate, où le dialogue est constant.
“Au plus haut, on traitait avec Steve sans formalité : il restait joignable entre deux réunions et si nous avions de nouvelles idées à partager avec lui, nous obtenions une réponse immédiate, sans ambiguïté. Pour des projets à un niveau inférieur, on traitait avec les mêmes personnes d’une semaine sur l’autre”, indique Ken Segall.
Afin de stimuler la réflexion créative, essentielle à ses yeux pour créer des ordinateurs ou des machines toujours plus originales, Steve Jobs s’efforce d’encourager le travail d’équipe et de forger dans son entreprise un esprit de collaboration. Pour cela, il essaie de favoriser les échanges entre services en leur assignant un objectif commun.
“Contrairement à ce que faisait une grande entreprise comme Sony, Steve Jobs n’avait pas organisé Apple en services semi-autonomes, qui poursuivaient chacun leurs propres objectifs, tout en essayant vainement d’oeuvrer ensemble. À la place, il contrôlait ses équipes de très près et les incitait à travailler avec cohésion et flexibilité, au-delà des silos, autour d’un seul et même projet, sans vraies règles”, ajoute-t-il.
Comme Steve Jobs l’expliquait lui-même en 2004 dans une interview à BusinessWeek, “les procédures vous rendent plus efficace, mais l’innovation vient des personnes qui se rencontrent dans les couloirs et s’appellent le soir à 23 h avec une nouvelle idée. Il y a ainsi des réunions improvisées de six personnes, à l’initiative de celle qui pense avoir trouvé une idée géniale et qui souhaite connaître l’avis des autres”. Quand il imagine l’architecture des nouveaux locaux d’Apple à Cupertino, en Californie, il met ainsi en place ce qu’il a déjà créé chez NeXT : un “auditorium” pour les réunions et plusieurs “atrium” ; des espaces communs où les collaborateurs peuvent se croiser et se réunir spontanément pour discuter. Une façon de favoriser les rencontres et les collaborations imprévues, notamment entre membres de services différents.
Penser autrement
Steve Jobs, qui aimait être “entouré des meilleurs”, avait des pratiques de recrutement atypiques. “Pour recruter des ingénieurs ou des commerciaux, il misait sur la passion de l’autre. Il privilégiait l’implication et l’état d’esprit aux diplômes”, explique Ken Segall. “Quand je recrute quelqu’un, la compétence n’est pas primordiale. Je me demande surtout : est-ce que cette personne va tomber amoureuse d’Apple ? Parce que si c’est le cas, elle voudra faire ce qui est bon pour Apple, et non ce qui est bon pour elle”, expliquait-il. Convaincu que les personnes créatrices et persévérantes sont souvent, à son image, bourrées d’obsessions, il recommandait aussi à ses managers de rechercher “des maniaques” perfectionnistes, qui pensent “out of box”, hors des clous.
Pour lui, en outre, le travail ne devait jamais être perçu comme un travail. “Une bonne réponse à la question ‘’À quelle heure quittes-tu ton travail ?‘ est ‘Jamais, puisque mon travail est ma passion’”, disait-il ainsi à ses équipes.
C’est probablement parce que pour lui, diriger Apple n’était pas un travail, qu’il se jetait à corps perdu dans son développement. Au risque de frôler le burn-out. “Sa vie était dédiée à Apple. Il était accro au travail, et animé par le désir de révolutionner le monde avec ses produits technologiques”, constate Daniel Ichbiah. Ainsi, Steve Jobs “ne rechignait pas à travailler tard le soir, au point de ne pas beaucoup dormir. Il travaillait dur et était joignable quasiment jour et nuit, jusqu’à passer des coups de fil à minuit ou le week-end. Les seuls moments où l’on ne pouvait pas l’appeler, c’était quand il consentait à emmener sa famille au cinéma”, relate Ken Segall.
Jugeant qu’il devait y avoir une “osmose parfaite entre l’esthétique d’un produit, sa fonction et sa fabrication”, Steve Jobs s’impliquera toute sa vie durant dans la plupart des processus de création et de production.
“Il essayait d’assister à toutes les réunions liées au marketing, au design et à la conception des produits. Avec l’idée que la qualité d’un travail est plus grande quand le décideur final s’implique au maximum, il déléguait peu son pouvoir décisionnel. Ainsi, il était présent à chaque présentation, et se tenait au courant de l’avancée de tous les projets, quitte à s’épuiser”, raconte l’ancien directeur créatif d’Apple.
En 2009, deux ans avant son décès, l’enfant terrible de l’informatique confiera notamment à Walter Isaacson qu’il estimait que son cancer provenait probablement de “la fatigue extrême” qu’il ressentait quand il dirigeait simultanément, entre 1997 et 2004, Apple et Pixar. “C’était vraiment exténuant. Jamais, je n’avais été aussi épuisé. J’avais une jeune famille. J’avais Pixar. Je partais au travail à 7 heures du matin et je rentrais à 21 heures, et les enfants étaient déjà couchés. J’étais incapable d’articuler un mot, au sens propre. Je restais hébété devant la télé, un vrai légume. Tout ça a failli me tuer”, racontait-il.
Finalement, les méthodes de travail et les valeurs de Steve Jobs sont résumées dans un discours de Tim Cook, en 2009 : “L’innovation est notre credo. Nous croyons à la simplicité. Nous rejetons des milliers de projets pour nous concentrer sur quelques-uns porteurs de sens. Nous croyons à la collaboration étroite et à la pollinisation croisée de nos groupes. Enfin, nous exigeons l’excellence de la part de tous nos départements et nous avons l’honnêteté de reconnaître nos erreurs et le courage de changer.”
À retenir
* Restez intransigeant, exigez le maximum de la part de vos équipes.
* Favorisez la collaboration entre services, ainsi que les échanges informels et spontanés.
* Travaillez en petits groupes, et organisez des réunions avec des personnes triées sur le volet.
* Soyez informel : opérez comme une start-up, avec moins de hiérarchies et de process.