Suite à la publication par l’Ugict CGT d’une vaste enquête sur les conditions de travail pendant le confinement, nous avons voulu interroger la secrétaire générale du syndicat, Sophie Binet. Car si le confinement est désormais passé, le télétravail en “mode dégradé” reste le quotidien de nombreux salariés.
Quels sont les principaux enseignements de votre étude à propos du télétravail confiné ?
Premier constat : 70 % des télétravailleurs confinés ont découvert ce système. Le basculement vers le travail à distance a été massif et mal anticipé, sans aucun cadre collectif pour définir des modalités. Ce qui a occasionné des risques psychosociaux très importants dans la durée. 35 % des personnes interrogées se sont notamment plaintes d’avoir ressenti une “anxiété inhabituelle”.
Second constat : notre enquête relève aussi une généralisation du non-respect du droit du travail. Ainsi, ceux qui ont travaillé à distance durant le confinement indiquent que leur employeur n’a pas respecté leur temps de travail. 80 % nous ont indiqué ne pas avoir eu droit à la déconnexion, et la même proportion a déploré l’absence de plages horaires claires durant lesquelles l’employeur pouvait ou non les joindre.
En fait, les entreprises n’ont pas réussi à construire un mode d’organisation propice au télétravail à temps plein. Elles ont essentiellement transposé au virtuel ce qui se passe en présentiel. En conséquence, nous avons noté une augmentation très forte de la charge de travail chez 30 % des salariés et 40 % des cadres.
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Qu’en est-il de la question des salariés parents ?
Le point qui pèse le plus sur la qualité du télétravail, c’est effectivement la question de la parentalité. 81 % des télétravailleurs confinés avec enfants ont indiqué avoir dû les garder tout en travaillant. S’en occuper leur a pris beaucoup de temps et d’énergie, au détriment de la qualité de leur travail et de leur productivité. Dans le même temps, 83 % des personnes interrogées ont indiqué que leur employeur n’avait absolument pas réduit le temps et la charge de travail des salariés parents, afin de leur permettre de s’en sortir.
Pendant deux mois, les salariés et les cadres parents ont serré les dents en attendant la fin du confinement. Mais aujourd’hui, ils sont nombreux à être au bout du rouleau, voire au bord du burn-out, et il semble clair que télétravail ne cessera pas avec le déconfinement. Il restera massif au moins jusqu’à l’été. Il semble donc urgent de le réguler pour effacer au maximum les conditions destructrices dans lesquelles il s’exerce.
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Le gouvernement a publié un guide de “bonnes pratiques”, sous forme de questions / réponses. Qu’en pensez-vous ?
Ce guide a le mérite d’exister, mais il n’apporte rien de neuf. Certaines formulations restent même sujettes à caution. Le ministère du Travail présente ici le droit sous un angle patronal et étonnamment partial. Mais surtout, ces questions / réponses ne répondent pas aux nouvelles questions essentielles qui se posent suite au confinement.
D’abord, donc, les télétravailleurs parents. Il faut cesser l’hypocrisie : il n’est pas possible de travailler tout en s’occupant de ses enfants, quel que soit leur âge. Le gouvernement devra aller plus loin que ce guide, et ouvrir le droit à un chômage partiel pris en charge à 100 % à tous les parents qui en auront besoin. La nécessité se pose également d’adapter le temps et la charge de travail de ces mêmes parents, car au bout, le risque, c’est le burn-out.
Ensuite, le management. Il est impératif de réaliser un bilan, dans toutes les entreprises, de la période du confinement (notamment en matière de risques psychosociaux), afin d’adapter les pratiques managériales, les objectifs, l’organisation des réunions, le degré d’autonomie des salariés… Ce bilan devrait être collectif et s’appuyer sur les représentants du personnel. Il devrait ensuite déboucher sur un accord collectif, ainsi que sur un accord interprofessionnel, qui poseraient un cadre permettant d’organiser le télétravail à temps plein tout en prévenant les risques psychosociaux.
Le gouvernement serait donc bien inspiré de modifier la loi, afin de rendre obligatoire la mise en place conditionnée du télétravail à un accord collectif (d’entreprise), ou à défaut une charte de l’employeur. Il faut agir, sans tarder, et adopter une politique de prévention massive. Car si rien ne change, les entreprises vont exploser. Et il sera trop tard.
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