Selon une enquête menée par deux chercheuses en management, les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants sont confrontées aux réticences des managers quand il s’agit de télétravailler. Et la crise du Covid-19, qui a démocratisé le travail à distance, n’a que peu changé cette situation.
“L’expérience inédite du télétravail généralisé a montré que le travail à distance (au moins à temps partiel) rendait la vie plus facile à beaucoup d’employés, en particulier les femmes enceintes et les mères de jeunes enfants, la diminution des temps de transport réduisant leur niveau de fatigue. Mais malgré le contexte sanitaire très particulier, ces femmes ont dû se battre pour avoir l’autorisation concrète de travailler depuis leur domicile”, nous apprend l’étude de deux chercheuses de la Toulouse School of Management Research et du CNRS.
Ces recherches font partie d’un projet plus global baptisé “JuDy” (dynamiques de justice dans les organisations), qui se penche sur l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Après avoir étudié la reprise du travail après le congé maternité, les chercheuses ont analysé la parentalité et le télétravail en période de confinement. Elles ont interrogé 339 parents et ont constaté que l’expérience du télétravail avec des enfants était vécue différemment selon le sexe du parent.
C’est à l’occasion de cette étude qu’elles ont remarqué que nombre de managers français s’étaient montrés “particulièrement réticents” à l’idée de permettre aux femmes enceintes et aux mères de jeunes enfants de télétravailler. Leur demandant “souvent des contreparties” ; par exemple, “des tâches supplémentaires”. Certains seraient allés jusqu’à les inciter à venir au bureau (malgré la pandémie), “si elles voulaient obtenir ensuite telle ou telle évolution de carrière”.
Les femmes interrogées “ont très souvent affirmé avoir été culpabilisées par leurs managers pour avoir formulé des demandes de télétravail, alors même qu’elles témoignaient travailler plus longtemps et efficacement depuis chez elles”, pointent les chercheuses dans une tribune publiée dans Le Monde. En cette période de sortie de crise, les accords et les chartes se multiplient, et des conventions collectives ont élargi les conditions d’accès au télétravail. “Mais la pratique au sein des organisations demeure compliquée”, indiquent-elles. Ainsi, beaucoup de managers restent méfiants à l’égard des femmes sur le recours au télétravail.
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“Un droit au télétravail partiel dédié”
De manière générale, ils semblent être “de plus en plus réticents à ces pratiques”, observent-elles, rappelant que selon une enquête de Malakoff Humanis, 25 % d’entre eux déclarent y être hostiles en 2021, contre 18 % en 2019. “Ils rechignent à lâcher prise, mais sont tout particulièrement soupçonneux vis-à-vis des femmes. Fréquemment, des bonus financiers ou des promotions que les participantes à notre étude s’attendaient à décrocher, ne leur ont pas été octroyés. Leurs tâches les plus gratifiantes ont été souvent attribuées à d’autres en leur absence, alors même que, de manière récurrente, elles nous ont dit avoir mis les bouchées doubles pour ne pas désorganiser leur équipe, au point, pour certaines, d’avoir frôlé le surmenage”, notent les chercheuses en management des ressources humaines.
Dans leur tribune publiée dans Le Monde, elles livrent plusieurs préconisations pour remédier à cette situation. En particulier, elles estiment qu’un débat devrait être mené autour d’un possible “droit au télétravail” pour les femmes enceintes et les parents de jeunes enfants.
“On sait désormais à quel point cette période, si éprouvante, est cruciale pour les nouveaux-nés, les mille premiers jours à partir de la conception jouant un rôle majeur dans l’état de santé des individus tout au long de leur vie. Un droit au télétravail partiel dédié pourrait permettre aux femmes enceintes de réduire leurs déplacements quotidiens et de mieux aménager leur temps de travail, évitant des fatigues préjudiciables. Il pourrait également aider les jeunes mères après le congé maternité, notamment en facilitant l’allaitement”, estiment-elles.
Selon les chercheuses, compte tenu des réticences exprimées par les managers, la décision d’accorder ou non l’autorisation de travail à distance dans ces situations ne devrait pas “revenir en totalité” à l’encadrement immédiat. “Si toutes les demandes étaient examinées par les services des ressources humaines, bien des ‘chantages’ seraient évités”, notent-elles.
Et de défendre, plus largement, un réexamen des “normes de travail pour s’éloigner du présentéisme, qui valorise seulement le temps passé sur le lieu de travail, pour se concentrer plutôt sur les tâches accomplies.”
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