Alexandre Mars, celui que l’on surnomme le “Bill Gates français”, est à la tête de plusieurs entreprises, dont Epic, dans le domaine associatif, et Blisce, un fonds orienté sur la finance positive. Résolument optimiste en cette période d’incertitudes, l’entrepreneur philanthrope voit dans la crise actuelle l’occasion de remettre l’humain au centre des préoccupations du monde du travail. Et d’accélérer le passage d’un pouvoir vertical à un pouvoir horizontal, à travers une véritable prise de conscience citoyenne. Rencontre.
Comment vivez-vous la période actuelle ? Comment les choses se passent pour vos activités ?
Le principe de l’entrepreneuriat c’est de savoir s’adapter. C’est encore plus important quand les habitudes et les besoins des consommateurs changent. Dans cette période de profonde mutation, nous sommes donc en adaptation permanente. Par exemple face au télétravail, qui en quelques temps est devenu la norme. Si on revient à la même période l’année dernière, lorsque l’on parlait de télétravail, certaines entreprises étaient encore réticentes. Aujourd’hui on se rend compte qu’il existe de réels avantages à avoir un bon équilibre de vie entre le travail au bureau et le télétravail. La crise a aussi apporté une nouvelle manière de fonctionner et d’interagir. Dans ce contexte, je dis souvent que je suis un optimiste pragmatique. J’essaie de voir les choses de manière positives, dans des situations très compliquées. Je pense qu’il y aura des apports bénéfiques à l’issue de cette crise.
Qu’a-t-elle changé dans votre manière de manager et aussi au niveau de vos prises de décision ?
La crise a changé mon mode d’organisation sur des sujets importants, comme les déplacements. Mes différentes entreprises sont implantées à l’international ce qui veut dire qu’aussi bien mes équipes que les projets que nous menons sont à l’international. Je suis amené à travailler avec les équipes aux États-Unis, mais aussi en Afrique, en Asie ou en Inde. Et là, il y a un véritable manque quand vous ne pouvez pas avoir de relations, de contact direct avec les personnes avec lesquelles vous avez l’habitude de travailler.
Quand on est au milieu d’une réunion Zoom, Google meet ou autres, il manque de cette porosité, ces altérités, ces failles que l’on peut davantage voir quand on est dans la même pièce. Pour l’heure ces changements sont gérables, mais ils le seraient plus difficilement si on nous disait que ça allait se passer comme ça les dix prochaines années. La situation actuelle nous apprend à diriger différemment et en tant qu’entrepreneurs, nous avons l’habitude d’avoir des challenges et de nous challenger nous-même.
Hors crise sanitaire, quel type de manager êtes-vous ? Comment collaborez-vous avec vos équipes ?
En tant que manager, j’essaie de casser les silos et les hiérarchies… afin que chaque membre de l’équipe se sente légitime pour venir avec des idées et apporter sa pierre à l’édifice. J’essaie également de faire en sorte que les différentes équipes se rencontrent. En temps normal, nous organisons une retraite tous les ans avec tous les collaborateurs de mes différentes structures. C’est convivial et, en plus, ça génère de nouvelles idées en apportant des regards différents.J’ai toujours trouvé qu’il était dommage de passer autant de temps à recruter les bons talents pour ensuite ne pas leur donner l’autonomie nécessaire pour briller. Si mes entreprises ont réussi, c’est parce que j’ai su recruter des gens incroyables pour compenser mes propres faiblesses.
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Faites-vous partie de ceux qui pensent que la crise va créer des opportunités ?
Tout dépend du secteur d’activité. Comment pourrais-je dire que je suis optimiste pour l’avenir de mes amis qui évoluent dans le secteur de la restauration, de l’hôtellerie ou encore du spectacle vivant alors qu’ils doivent faire face à des challenges colossaux. Mais dans certains domaines comme la technologie et le e-commerce, les effets de la crise sont moins forts. Là où je suis le plus optimiste, c’est sur la manière dont nous, citoyens et citoyennes, nous imaginons notre futur. Il y a 20 ans, le succès était imaginé comme un nombre de zéro sur un compte en banque. Aujourd’hui, quand vous échangez, pas seulement avec les jeunes mais aussi avec la génération des 35–55 ans, ils se demandent quel est le sens de tout cela. Les générations des années 60-70-80-90 se sont perdues dans l’égoïsme. On ne se rendait pas forcément compte, on consommait à outrance, on voyageait de plus en plus, de plus en plus loin, on mangeait de plus en plus vite de moins en moins bien. Ce qui est intéressant c’est ce retour sur la quête de sens. Un élément majeur qui doit être au cœur des préoccupations des entreprises existantes et celles qui vont voir le jour.
Comment constatez-vous ce changement sur le terrain ?
On voit cela au niveau des employés qui vont poser des questions très précises sur le fonctionnement de leur entreprise et qui en posaient moins par le passé. Aujourd’hui, c’est compliqué pour un cadre d’aller travailler dans certains groupes et certaines industries, car ils savent qu’ils peuvent être jugés par leurs amis et par leurs enfants. Aujourd’hui travailler chez Facebook et Amazon, c’est compliqué. Ces réflexions-là n’auraient pas eu leur place il y a encore dix ans. Ce qui est en train de changer et c’est là où je suis optimiste c’est qu’en fait le pouvoir commence à être de moins en moins vertical et plus horizontal. Nous sommes devenus activistes.
Comment travaillez-vous au quotidien sur le monde d’après-crise et comment voyez-vous le monde du travail et du management évoluer ?
Je pense que l’humain va devoir être remis au cœur de tout. Que les directions des ressources humaines vont reprendre le pas sur les directions financières. Aujourd’hui, si en tant que chef d’entreprise vous voulez continuer à avoir des collaborateurs de qualité, vous allez devoir mettre cette vision humaniste au cœur de votre entreprise. Aujourd’hui, plus personne ne trouve normal qu’une entreprise qui vient de licencier voit son cours de bourse prendre 4 %. On ne peut plus faire marche arrière sur ce plan et c’est une bonne chose. Collectivement on se rend compte que l’on va pouvoir forger l’économie de demain.
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Vous vous êtes beaucoup intéressé aux thématiques du partage et du don notamment par le biais de votre ouvrage La révolution du partage. Quel est selon vous le rôle des entreprises sur ce plan-là ?
Leur rôle est majeur. Pourtant, je fais partie des personnes qui sont plutôt pro-État et je crois sincèrement que l’on a besoin de l’intervention de l’État dans de nombreuses dimensions. Mais l’État ne peut pas subvenir à tous nos besoins. C’est pour ça que je vois en l’entreprise un levier très complémentaire. On ne peut pas continuer à penser ce qu’on a pensé pendant des dizaines d’années à savoir que nous allons rapporter de la valeur à l’actionnaire et que les actionnaires après feront ce qu’ils veulent de cette valeur. Je pense que dans la culture, l’ADN de l’entreprise, il faut que ce sens soit inscrit.
Le futur sera sombre pour les entreprises qui ne feront pas la démarche d’inclure une dimension humaine, sociétale et environnementale dans leur organisation.
Interview réalisée par Marie Roques, en mars 2021.